Gaxie, Lindberg, Maresz au Centre Pompidou

TRIBUNE

Allez, on se lance un défi : parler du concert sans avoir lu au préalable (ni après) les notes de programme distribuées dans la salle. La musique contemporaine, avouons-le, croule souvent sous le poids de son discours et des phrases parfois très impénétrables signifient en réalité des phénomènes sonores très simples.

Le site de ManiFeste est cependant riche en entretiens vidéos où la parole des compositeurs est souvent instructive et intéressante. Dans le cas du concert qui nous occupe, les mots de Sébastien Gaxie et Yan Maresz témoignent pour tous les deux d’une personnalité créatrice attachante car hantée par le doute. À l’écoute de Continuous Snapshots pour piano et électronique du premier, le jeu et la surprise semblent être les maîtres mots d’une écriture solaire. Le début de l’œuvre fait craindre le pire : agencement sempiternel de nappe électronique sur babillage instrumental, mais très vite, Gaxie imagine un corps à corps plus charnel entre ces deux pôles. L’électronique, jusque là, très paysagère, rentre à l’intérieur du piano, à la manière des cordes d’un piano préparé. L’effet est magique, et le pianiste David Lively se transforme soudain en prestidigateur : une touche de piano claque comme une alarme, et on peut dès lors tout à fait apprécier une écriture déliée qui passe sans crier gare d’improvisations presque jazzy à des fureurs rythmiques dignes d’un Prokofiev ou d’un Messiaen. Il y a même, quelque chose du post-modernisme de Schnittke, dans cette successions d’instants sonores mais sans la hargne vindicative du compositeur russe, et avec une élégance toute française. Joueuse, la musique perd un peu le fil vers la fin de l’œuvre, mais Continuous Snapshosts de Gaxie est une jolie fantaisie, hédoniste, qui met de bonne humeur.

generale-mareszUltime répétition 6 juin 2013 © Hervé Véronèse

Les trois pièces pour piano seul de Magnus Lindberg, qui suivent, constituent un incontestable test pour une écoute sans étude du programme. À vrai dire, elles pourraient très bien tenir de deux compositeurs différents. La première Twine charrie des constellations de sons presque sérielles avec des gestes supérieurement agencés tandis que les Études qui suivent ont un souffle et un élan presque romantiques. Une musique qui fait plaisir à celui qui l’écoute et à celui qui la joue et où David Lively a tout loisir de répandre une virtuosité réellement ensorcelante. La deuxième Étude marque un pas supplémentaire dans la dextérité et témoigne d’un souffle dramatique encore plus prégnant, lorgnant presque du côté de Scriabine. Cette fois, on ne peut s’empêcher de regarder rapidement le programme pour confirmer ou non cette évolution du langage. Regard qui ne trompe pas puisque les trois pièces ont été jouées dans l’ordre chronologique de leurs compositions (1988, 2001, 2004) et dans laquelle on reconnaîtra l’évolution du langage de Magnus Lindberg qui, au cours des années 90, est passé d’un modernisme presque punk à des œuvres, disons, plus confortables.

La deuxième partie du concert arpentait un tout autre versant musical : celui de l’Ensemble instrumental (l’excellent musikFabrik de Cologne dirigé par Peter Rundel) avec ou sans électronique. Datant de la période médiane de Lindberg, Coyote Blues (1993) pour ensemble débutait donc cette deuxième partie. Sans lecture du programme (puisque c’est le jeu de ce soir), on ne saura donc pas pourquoi l’œuvre renvoie au canidé rôdeur d’Amérique du Nord. Mais s’il fallait garder la métaphore animalière, on parlerait plutôt d’un petit fauve chapardeur (un lynx ou un ocelot ?) tant la musique requiert, cette fois au niveau de l’ensemble, une redoutable dextérité. C’est une musique qui fonce, avec mille détails instrumentaux surprenants, probablement l’une des plus variées qu’ait jamais écrite le compositeur finlandais, et où rayonne ce génie des accélérations qui n’appartient qu’à lui.

Bouclant le concert, la création mondiale de Tutti de Yan Maresz était l’incontestable événement de la soirée. Cela faisait plusieurs années que le compositeur n’avait pas donné de partitions nouvelles, malgré la floraison de chefs d’œuvres comme Metallics (1995-2001) et le merveilleux Sul Segno (2004), partitions emblématiques de l’Ircam. Sans a priori ni pré-conceptions, le début de Tutti rappelle les murs sonores chers à Stockhausen, dans un idéal de fusion entre électronique et groupe instrumental. Mais rapidement, ce sont les pièces spectrales de Tristan Murail qui viennent en mémoire, avec une exploration assez systématique de sonorités circonscrites. D’une écoute exigeante, les vingt-cinq minutes de Tutti passent comme un éclair et forcent l’admiration par leur recherche obsessionnelle d’un objectif qui sans cesse se dérobe. Une œuvre intrigante en somme mais vers laquelle il faut revenir. C’est ici que la lecture des notes de programme a posteriori s’avère finalement le complément idéal à l’écoute en concert. Dans le très bon programme de salle, on apprendra donc que l’idée de départ du compositeur était d’écrire pour l’ensemble comme s’il s’agissait un seul et unique instrument et que le dialogue entre électronique et instrumental relève du concerto grosso baroque, avec une partie électronique qui tantôt rentre tantôt sort de la masse sonore. Quant à la poétique de l’œuvre, Yan Maresz fait preuve de sa modestie proverbiale : il affirme lui-même ne savoir la définir, si ce n’est par une volonté de capter l’infini. C’est donc armé d’un peu plus de savoir et de prescience que l’on a dès lors qu’une envie : réécouter Tutti, car c’est une pièce mystérieuse qui mérite absolument d’être entendue à plusieurs reprises.

Concert Portrait Maresz I, jeudi 6 juin, Centre Pompidou

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