Cella, Schœller, Lutoslawski, Dutilleux à la Salle Pleyel

TRIBUNE

Nous évoquions lors de notre tribune précédente (à ce propos, n’hésitez pas à nous envoyer les vôtres !) des pièces pour piano et pour ensemble. Place cette fois à l’orchestre symphonique au grand complet avec deux créations très attendues de ManiFeste-2013 !

La première, Reflets de l’ombre de Carmine Emanuele Cella, se proposait d’évoquer le passage de la lumière à l’obscurité. La trame de la pièce est plutôt indiscernable, et c’est sans doute une belle idée que de signifier l’évolution de la lumière par des passages très contrastés, plutôt qu’un lent cheminement comme l’avait fait un compositeur comme Gérard Grisey dans Jour/Contre-jour. Néanmoins, le compositeur italien alterne de façon assez systématique de grands tutti tonitruants entrecoupés par des interludes électroniques plongés dans le noir (assurément le moment le plus prenant de l’œuvre). La partie électronique n’apporte hélas rien de ce qu’on a déjà entendu à l’Ircam.

Salle PleyelSalle Pleyel © Thierry Ardoin

Le cas de Three songs from Esstal de Philippe Schœller est plus intéressant. Auteur de pièces hypnotisantes comme ses Cinq Totems (d’une durée de dix minutes), Philippe Schœller est aussi l’auteur d’œuvres très développées où sa personnalité flamboyante trouve lieu de s’épancher. Three songs from Esstal (30 minutes) appartient résolument à son versant dyonisiaque. Le texte est du cru du compositeur : un monologue lyrique serti de citations shakespeariennes et joyciennes. Il y a de la naïveté dans ces poèmes, qu’on pourra trouver touchante mais aussi une forme de complaisance car on y pressent une parole autobiographique de la part d’un compositeur polyvalent, à l’imagination luxuriante et d’une énergie impossible à canaliser. Three Songs from Esstal réactive le rêve de Artaud, où une Sibylle hallucinée invoquerait un monde sauvage aux dimensions cosmiques. La soprano Barbara Hannigan, extraordinaire de beauté dans sa robe rouge, réussit précisément cela. Sa partie d’une acrobatie vocale redoutable incarne un texte, qui serait beau s’il durait trois heures, cinq heures, dix heures et dont le sens voire la mystique apparaitraient progressivement. La partie orchestrale offre un contraste saisissant au lâcher-prise du texte par sa sophistication et sa maîtrise extrêmes. À l’acquis du compositeur, une science incroyable de l’orchestre qui réussit à restituer le grain et la texture de l’électronique, mais qui n’excède jamais des gestes instrumentaux déjà connus – la Song III est menée à un rythme presque varésien de percussions. Une plus grande densité du texte aurait sans doute créé un effet plus vertigineux, ou alors une longueur extrême, à la manière d’un rituel, aurait permis de mieux faire basculer l’œuvre dans la folie et la démesure. Un peu comme était le magnifique Scardanelli-Zyklus de Holliger présenté en ouverture de ManiFeste en somme…

La seconde partie offrait les vraies satisfactions de la soirée. La Symphonie n°3 de Lutoslawski a beau avoir occupé le compositeur durant onze ans, son texte de présentation est un modèle de laconisme, qui ne décrit en rien l’incroyable variété de ce chef d’œuvre. On parierait même que cette pièce de 1983 est en réalité une somme de tout ce que le compositeur a accompli : renouvellement de la tradition symphonique (les premières mesures s’inspirent de l’introduction de la Cinquième Symphonie de Beethoven ) avec une dimension psychologique de l’écoute qui n’est pas sans rappeler (avec des moyens différents) la musique spectrale. On entend donc de longs processus mais qui sont contrariés par des épisodes d’ « aléatoire contrôlé », dans un flux générant un incroyable suspens. À ce titre, la Coda est l’une des plus exaltantes et des plus lumineuses de tout le répertoire symphonique, une véritable trouée dans un ciel qui conclut près d’une demie-heure d’écoute sur la corde raide.

C’est ici qu’il faut parler du chef Jukka-Pekka Saraste pour qui l’expression « le feu sous la glace » semble avoir été inventée. Avec sa crinière argentée, l’homme n’a pas l’air des plus souriants mais il manie la masse orchestrale avec précision et se transcende lorsque la partition requiert un lyrisme quasi mahlérien. Le Philharmonique de Radio France se hisse, sous sa direction, à des sommets d’expression, comme le confirmera l’exécution des Métaboles de Dutilleux, qui s’appuie sur des vents étincelants. Lors des applaudissements, Saraste brandit la partition en hommage à Dutilleux. Mais le public ne prend pas tout de suite la mesure de la disparition récente du maître ; à vrai dire, cela fait longtemps que les Métaboles est un classique.

Concert Orchestre Philharmonique de Radio France, vendredi 7 juin, Salle Pleyel

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