Jean-Frédéric Neuburger, un aventurier réfléchi

TRIBUNES

L’an dernier, dans le cadre de la première édition de ManiFeste, il créait Echo Daimonon, concerto pour piano, orchestre et électronique de Philippe Manoury. Il revient cette année pour un récital, où Heinz Holliger et Robert Platz partageront l’affiche avec Robert Schumann, un atelier-concert exceptionnel, aux côtés de son ancien professeur Jean-François Heisser, autour de Mantra, de Karlheinz Stockhausen, et une série de master classes destinée aux élèves de l’académie.

Jean-Frédéric NeuburgerJean-Frédéric Neuburger © Carole Bellaiche

Rencontrer Jean-Frédéric Neuburger réserve son lot de surprises, même pour quelqu’un qui a dans l’oreille sa personnalité pianistique exubérante et versatile, ou l’exigence de son œuvre de compositeur. On découvre un jeune homme discret et souriant, plaisantant volontiers, au discours construit à l’excès, et à la réflexion profonde, à la fois érudite et inventive. C’est sans doute entre l’être social et l’être musical que se situe la véritable démarche du jeune pianiste et compositeur : mélange d’audace et de pensée profonde.

Formé successivement auprès de personnalités aussi fortes qu’Émile Naoumoff, Jean-François Heisser et Jean Koerner, Jean-Frédéric Neuburger développe très tôt un grand respect pour le texte, doublé d’une curiosité insatiable pour les répertoires méconnus – quels qu’ils soient : un compositeur oublié et une partition contemporaine ont pour lui le même droit à nos salles de concert. Véritable éponge, il absorbe durant ses études une gigantesque culture musicale, en même temps qu’il perfectionne ses techniques pianistiques ou d’écriture. Un savoir bien compris, décortiqué jusque dans ses moindres détails, qu’il met aujourd’hui tout entier au service de « la mise en scène sonore et l’interprétation du texte musical ». Un savoir qu’il aura à cœur de transmettre aux élèves de sa master class, dans le cadre de ManiFeste en juin prochain.

« Certains ont envie de changer leur style de jeu lorsqu’ils passent de la musique romantique ou moderne à la musique contemporaine, dit-il. Mais le « jeu contemporain » est une vue de l’esprit. En jouant le Echo Daimonon de Philippe Manoury, par exemple, je me suis justement efforcé de l’interpréter comme du grand répertoire – ce qu’il est, au reste – c’est-à-dire en prenant toutes les libertés expressives qu’il peut suggérer. Y compris le rubato. En travaillant avec les compositeurs, et même avec Pierre Boulez que l’on imagine pourtant si rigoureux, on s’aperçoit que le rubato non écrit sur la partition peut être demandé par le compositeur – c’est à nous, interprètes, de transmettre ce qui n’est pas écrit, et ce qui peut être déduit par une analyse ou un ressenti intelligent de la partition. »

Ce « ressenti intelligent » est nourri chez lui par son métier de compositeur : « Ma pratique de la composition me rend plus attentif aux processus d’écriture utilisés. Je peux en déduire le sens particulier d’un passage musical, et, de là, orienter mon interprétation. Cela dit, on peut arriver au même résultat par d’autres chemins, et des interprètes « moins » compositeurs que moi arriveront à des solutions tout aussi pertinentes par un travail de recherche analytique. Le risque, pour quelqu’un qui va comme moi d’un métier à l’autre, est bien sûr de se perdre dans les idées musicales des autres, dit Jean-Frédéric Neuburger. C’est pourquoi, lorsque je me concentre sur l’écriture, je prends régulièrement des pauses dans mes engagements de pianiste. »

L’attention qu’il porte à l’écriture rend Jean-Frédéric Neuburger sensible à des esthétiques musicales contemporaines très variées. On peut ainsi l’entendre indifféremment dans des œuvres de Manoury, Holliger, Stockhausen, Barraqué, Merlet ou Beffa : « les diverses esthétiques ont toujours cohabité, constate-t-il. Durant la décennie 1900, par exemple, on pouvait entendre Albéniz, Schoenberg et Fauré… en même temps qu’au Brésil et aux États-Unis, une musique tout autre s’écrivait. Le rôle de l’interprète est de faire entendre ces diverses musiques sans (trop) montrer sa propre préférence, si tant est qu’il en ait : le critère déterminant est la qualité de la facture de l’œuvre. »

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